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Atissou Loko : tambours vodou en milieu urbain

le site de la culture tambour

Atissou Loko : tambours vodou en milieu urbain

Aitssou loko (Adjabel website credit)

Syncope n° 3 – juin 2004

A l’heure où Paris vient d’accueillir un festival dédié à Haiti, Syncope a rencontré un tanbouyé de 33 ans : Atissou Loko, qui réside et crée à Paris. Un travail au sein du groupe Adjabel, un duo qu’il compose avec sa femme Mariame, guitariste et soliste. L’homme est controversé. Sa liberté de parole fait grincer des dents et il s’en amuse. Par contre, sa frappe est reconnue par tous et c’est l’un des tous meilleurs joueurs de tanbou haïtiens en France.

La musique rasin’ et le mouvement Sanba

Dans un pays où, même si elle est payée, l’électricité n’est pas garantie, le tanbou est l’incontournable instrument.

Le tambour est toujours très vivant en Haïti tant en province qu’à Port-au-Prince (POP), « une ville remplie de virtuoses ; pas nécessairement les meilleurs pour faire tomber les lwa !  » (inviter les esprits dans les cérémonies vodou) « .

Dans un pays où, même si elle est payée, l’électricité n’est pas garantie, le tanbou est l’incontournable instrument. D’abord liée au monde paysan, la culture tanbou a connu son regain d’intérêt au début des années 80 dans la capitale haïtienne avec le Mouvman Sanmba : « un mouvement de personnes lassées du Konpa , qui voulaient quelque chose de plus traditionnel. C’étaient des Port-aux-Princiens qui se rendaient aux Gonaïves (ville du nord) pour apprendre ou réapprendre le tanbour  » d’où émergeront des groupes comme Koudjay, Boukman Esperyans, Mapou de Azor. Comme le vodou, la mizik rasin’ s’appuie sur le chant et trois tambours que sont le Manman, tambour basse (le plus ardu car celui qui appelle les loa), le Secon (appelé Grondé aux Gonaïves, son médium) et le Kata (Boula ou Katabo aux Gonaïves, qui a un son aigu). Joués tous trois en position debout, ils créent trois grandes familles de rythmes qui sont les Kongo, principalement binaires, et joués sur des tambours à peaux de chèvre. Puis les Nago, pour des tambours à deux peaux, frappés avec des baguettes. Et les Dahomey, rythmes ternaires pour des tambours à peaux de bœuf, qui sont les plus durs (ceux qu’a choisis Atissou). En cérémonie, le tambour suit toujours le chant lancé par un Hougenikon qui dans son introduction, cite un lwa, indiquant ainsi au tanbouyé lequel des rythmes jouer. « J’ai été initié de fait au vaudou car je voulais connaître le jeu pour chaque lwa « . Le prestige d’un tanbouyé vodou réside dans sa capacité à savoir faire tomber les lwa et l’atypique Atissou est mystérieusement doué pour cela.

Atissou Loko qui jouait alors dans le métro à Paris
Atissou Loko
dans le métro à Paris

Des origines bourgeoises et métissées dans un pays qui l’est peu…

« Origines » est le titre du dernier opus d’Adjabel et celles d’Atissou proviennent d’un papa russe haïtianophile et d’une maman haïtienne issue de la moyenne bourgeoisie. Atissou grandit à Petit-Goâve, dans le sud du pays alors que le cœur de la culture tanbou est aux Gonaïves, dans un nord historiquement rebelle « où les rythmes sont dits « Fran Ginen » (francs Guinée), c’est à dire à 100% africains et où le même Africain de passage, dit retrouver des rythmes identiques aux siens. A l’aise dès son plus jeune âge parmi les paysans, il ne frappe le tambour que bien plus tard à Paris.

Dans le nord de l’île, les rythmes sont dits « Fran Ginen » (francs Guinée), c’est à dire à 100% africains

Adolescent, ses seules velléités musicales se limitaient à un vague souhait, non concrétisé, de jouer de la batterie. A 15 ans, il rejoint Paris, la capitale du pays qui emprisonna Toussaint l’Ouverture. Cette période d’exil est en fait celle d’un deuil suivant la perte d’un oncle, Jean-René Jérôme, peintre reconnu dont les paroles sur le lit de mort déclenchent chez lui le déclic du tanbouyé. Dès lors, il prend – sans succès – quelques leçons auprès de Pierre Chériza … Pressé, il préfère apprendre sur place à Port-au-Prince où il se rend et sympathise avec le Mouvman Sanmba. Cette fois-ci, il se lance dans les rythmes qu’il entendait jouer par les paysans lorsqu’il était gamin. Il loue des maisons, organise des rencontres, où il observe, apprend, et joue un peu de tout, non-stop ! Le résultat est fulgurant puisqu’en trois mois, il est nommé Amiral, c’est à dire celui autorisé à jouer le tanbour Manman, le plus puissant, « une progression si rapide qu’elle me surprenait moi-même !« .

Est-ce qu’on appelle un piano, un  » pi-pi  » ? Alors pourquoi un « tam-tam » et pas un tambour ?

Depuis, il est fier de son style proche de celui des paysans : « je suis un représentant des paysans, qui sont méprisés en Haiti ; je joue violent comme eux le font : D’ailleurs certains tanbouyés de POP disent qu’Atissou, il plante des clous ! Car eux, ont un jeu plus raffiné en ville« . Il danse lorsqu’il frappe, ce qui en énerve certains  » car un proverbe dit que tu ne peux pas frapper le tambour et danser en même temps !  » Et s’agace du terme tam-tam
 » comme s’il n’y avait qu’une seule note dans le tanbou ! Or il y en a 7 ! On n’appelle pas un piano, un pi-pi ! Alors pourquoi un tam-tam et pas un tambour ? Avant Adjabel, j’ai joué pour d’autres artistes en France et à l’étranger, c’est toujours la même chose, tu attends 1h30 pour placer un petit solo, faire l’ambiance et rien derrière ! Or, y’a pas de solo en musique vaudou car c’est un solo du début à la fin. Dans le nord aux Gonaïves, aucun solo n’est possible car toutes les phases sont déjà connues« .

Y’a pas de solo en musique vaudou car c’est un solo du début à la fin.

Avec Adjabel, c’est le saut vers l’inconnu : la création pure, avec des textes engagés sur des rythmes noirs qui abordent pèle-mêle, exploitation des femmes, sexualité et préjugés. Adjabel, c’est aussi l’équilibre entre la tradition et le présent : un présent made in Paris.

par Stéphane Delphin

Ecouter :
CD Origines Créon music 2004. Distrib.Emi music
CD Akoustik Resolution Pure Son’G Prod 2001
CD Tanbou Base Music Adjabel prod 2000

  • KONPA : La musique nationale ! Créée en 1955 par Jean-Baptiste Nemours et toujours numéro un ( écouter CD de Tabou Combo, Sweet Mickey, Coupé Cloué, Larose, Zenglen, entre autres )
  • Hougenikon : Chef du chœur dans une société vodou qui envoie les chants et les arrête.

 

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