À la croisée des chemins : les percussions de la Route de la Soie

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À la croisée des chemins : les percussions de la Route de la Soie

Entretien réalisé par Yasmina Rayeh — Syncope n° 9, février 2005

Durant des siècles, le Zarb, ou Tombak, a été joué dans les palais persans comme instrument d’accompagnement avant de devenir le symbole identitaire de toute une génération de musiciens iraniens. C’est au début du XXe siècle que le « Maître des maîtres » Ostad Hosain Tehrani (1912-1974) donne ses lettres de noblesse au Tombak en l’introduisant comme instrument soliste à part entière.

Pour en apprendre davantage, nous avons rencontré Keyvan Chemirani, le percussionniste qui a marqué les esprits avec son album et spectacle mêlant complémentarités indienne, iranienne et malienne. Keyvan est le fils et l’élève de Jamshid Chemirani, lui-même disciple de Ostad Hosain Tehrani.

Syncope : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le Zarb ?

Keyvan Chemirani : Le Zarb tient son nom de l’arabe « Darb », en persan « Zadat », qui signifie « frapper ». Zarb viendrait peut-être aussi du mot perse « Zarbi ». Par exemple : « T’ch’hor Zarbi » est un rythme à quatre temps. Quant à Tombak, il s’agit simplement d’une onomatopée. Cela vient des deux frappes principales de l’instrument : Tom avec la main droite sur le milieu du Zarb et Bak sur le côté, qui donne la frappe aiguë.

Le Zarb est la percussion principale utilisée dans la musique traditionnelle savante persane. C’est un instrument de percussion digitale, non pas au sens électronique, mais parce qu’il est joué avec les dix doigts. Je dis cela par opposition aux percussions africaines qui sont jouées avec la main. Il existe deux façons complètement différentes de l’appréhender, soit en instrument d’accompagnement, soit en instrument de soliste. Traditionnellement, on jouait de cet instrument à la Cour des Princes, dans les salons… devant le Shah.

Syncope : Comment est-il fabriqué et pourquoi lui donne-t-on cette forme si particulière ?

K.C. : C’est un instrument en bois composé d’une seule pièce (bois dur : mûrier, noyer, cerisier, merisier) et qui, travaillé au tour, prend la forme de calice. Sur l’ouverture la plus large, on pose une peau de chèvre. La forme est importante car les basses vont sortir par l’ouverture restante, avec une caisse de résonance suffisamment large pour adoucir le son.

Le Zarb a un son très enveloppé qui est plus fin et plus sourd que celui de la Derboka. En général, les instruments iraniens sont très doux, je dirais même « intimes », car au départ, il s’agissait avant tout d’instruments de musique de chambre. Il y a le Setar (ndlr : guitare à 3 cordes dotée d’un long manche et d’une petite caisse), le Kemanjé (la vielle), le Nail (la flûte).

Syncope : Le choix de la peau de chèvre est-il important ?

K.C. : Le choix de la peau se révèle primordial, selon qu’elle est épaisse ou fine. Avec une peau plus épaisse, on a un son avec moins d’harmoniques qui se rapproche davantage de celui des Konga afro-cubains, avec peu de résonance et un son plus mat. Le fait d’avoir peu de résonance permet d’être plus précis, plus net et plus discret à la fois. Le son « arrêté » ne résonne pas comme sur une peau très fine.

C’est de plus en plus à la mode en Iran, d’avoir des instruments aux peaux très épaisses. Après, tout dépend du goût de chacun. Moi, j’ai une préférence pour le type d’instrument aux peaux plus fines, comme par le passé. Le problème du Zarb, à contrario de beaucoup de percussions comme le Tablã indien, est qu’il n’y a pas de système d’équilibrage de la peau. Une fois qu’elle est posée, c’est définitif. On va être tributaire des températures, de l’humidité, de la sécheresse, de la chaleur…

On a des trucs, comme une petite serviette imbibée d’eau pour détendre la peau. Ou des petites chaufferettes électriques très douces pour chauffer légèrement. Il existe un système très récent qui permet d’accorder le Zarb, mais cela reste encore à l’état expérimental…

© Yasmina Rayeh — Syncope n° 9, février 2005

À écouter : Le Rythme de la Parole (2004, Accords Croisés / Harmonia Mundi), Keyvan Chemirani et les grandes voix du monde, avec notamment Nahawa Doumbia (Mali), Sudha Ragunathan (Inde) et Alireza Ghorbani (Iran).